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Séance du 16 décembre 2006

Présents : Josette Acher, Simon Bournet, Chantal Brière, Brigitte Buffard-Moret, David Charles, Bernard Degout, Marguerite Delavalse, Bénédicte Duthion, Pernelle Genlis, Jean-Marc Hovasse, Hiroko Kazumori, Arnaud Laster, Franck Laurent, Loïc Le Dauphin, Bernard Le Drezen, Bernard Leuilliot, Matthieu Liouville, Claire Montanari, Florence Naugrette, Yvette Parent, Hladki Pawel, Marie Perrin, Laurence Revol, Myriam Roman, Guy Rosa, Agnès Spiquel, Anne Ubersfeld, Sylvie Vielledent, Olivia Voisin, Vincent Wallez, Choï Young.


Attention : la prochaine séance aura lieu le samedi 20 janvier 2007 dans la salle 205, au 2e étage du couloir 34/44, site Jussieu.

Informations

Présentation des nouveaux participants : 

- Olivia Voisin, inscrite à l’école du Louvre, prépare une thèse d’Histoire de l’art sur les artistes du cénacle de Hugo. Elle s’attache en particulier au « drame dans la peinture » de Devéria et de Boulanger.

- Bénédicte Duthion, déjà présente à la séance du 17 juin 2006, est attachée de conservation du patrimoine dans la région Haute-Normandie et a travaillé sur le texte de Hugo « Guerre aux démolisseurs ».

 

Parutions et recherches en cours :

Florence Naugrette fait circuler les actes du colloque de Rouen 2004, intitulé Corneille des romantiques  (Presses universitaires de Rouen et du Havre).

La première partie du recueil est consacrée à la perception de l’auteur dramatique par les romantiques, et en particulier par Musset, Hugo, Vigny et Dumas.

La seconde partie présente Corneille en tant que héros du théâtre romantique. Georges Zaragoza  a ainsi rédigé un article sur « La tentative dramatique Corneille de Hugo » et a montré que Hugo s’inspirait, dans cette ébauche, de La Galerie des portraits de Corneille.

La troisième section du recueil, « Fortune de Corneille sur la scène romantique », s’attache à la façon dont on met Corneille en scène au début du XIXe siècle. L’article d’Anne Ubersfeld montre que cette période marque le net retour de Corneille dans les théâtres. Napoléon a d’ailleurs favorisé ses pièces politiques, et en particulier Cinna.

La dernière partie de l’ouvrage s’interroge sur la façon dont on classe Corneille dans l’histoire littéraire du XIXe siècle. Il est souvent considéré, à l’époque, plus comme un romantique que comme un classique.

 

Guy Rosa évoque le beau sujet d’habilitation d’un chercheur tunisien, qu’il a rencontré lors d’un colloque à Tunis : après avoir soutenu une thèse sur les valeurs attachées à l’oubli chez Hugo et Mallarmé, Salah Ouestali, maître de conférences à l’université de Tunis prépare pour son habilitation un ouvrage sur « Mémoire et oubli chez Hugo ».

 

Jean-Marc Hovasse présente le roman de G. B. Edwards, Sarnia  (The Book of Ebenezer Le Page dans la langue originale), roman paru à Londres en 1981 aux éditions Hamish Hamilton, et dans sa traduction française chez Maurice Nadeau en 1982. La collection Points Seuil le réédite en format poche.. L’auteur, habitant de Guernesey, situe son intrigue sur l’île anglo-normande qui a connu l’exil de Hugo. Néanmoins, Hugo n’est évoqué dans le roman, de façon détournée, que lorsque l’on inaugure sa statue en 1914.

 

Expositions et spectacles :

Myriam Roman signale que le Ruy Blas monté par William Mesguisch sera joué du 18 janvier au 8 mars au théâtre Mouffetard. Arnaud Laster rappelle que la pièce est à l’affiche du festival « Victor Hugo et égaux », et que la représentation du 21 janvier sera suivie d’un débat avec le metteur en scène.

 

Guy Rosa rend compte de l’exposition Juliette Drouet à la maison Victor Hugo ; il la juge très réussie, malgré – ou plutôt grâce à – son caractère composite. Il évoque en particulier les nombreux tableaux et dessins représentant ce que Victor et Juliette ont visité lors de leurs voyages. Arnaud Laster signale à cette occasion qu’il y aura une journée consacrée à Juliette dans le festival « Hugo et égaux ». Certaines de ses lettres seront lues.

 


Communication de Myriam Roman et Agnès Spiquel  : Hernani, récits de bataille (voir texte joint)


Guy Rosa, qui en l’absence de Claude Millet a bien voulu accepter d’animer la séance,  remercie les intervenantes et prévoit que leur communication va susciter de nombreuses interventions : les interprétations de la bataille d’Hernani sont multiples et parfois contradictoires.

Discussion

Sur les critiques des journalistes lors des premières représentations d’Hernani :

ARNAUD LASTER : Vous avez très bien parlé des récits que l’on a faits ultérieurement de la bataille d’Hernani. Je voudrais dire quelques mots de la réception immédiate de la pièce. Il me semble qu’il faut nuancer l’idée que l’on se fait de l’affabulation a posteriori de la bataille. L’anecdote du spectateur ayant entendu « as de pique » n’est pas inventée par Dumas mais est citée par Le Globe le 18 mars 1830. Dumas ne fait que la broder et l’étayer en donnant un nom au spectateur : Perceval de Grandmaison.

SYLVIE VIELLEDENT : J’ai travaillé sur les parodies d’Hernani, et nombre d’entre elles évoquent aussi ce fameux « vieil as de pique ». Elles associent en outre souvent les pièces d’Hernani et de Christine, même si celle-ci n’a pas déclenché de véritable bataille. Les contemporains ont été choqués par le jeu physique des acteurs et par le thème vaudevillesque des deux pièces, jouées malgré tout sur des scènes officielles.

AGNES SPIQUEL : Pourquoi craignait-on que la deuxième représentation de Christine fasse problème, au point que Hugo et Vigny soient obligés d’en réécrire des centaines de vers ?

SYLVIE VIELLEDENT : La pièce était très longue. L’intervention de Hugo et de Vigny a permis d’en resserrer l’action.

ARNAUD LASTER : Jean Gaudon explique quelque part que la question des vers de Hernani n’a pas vraiment provoqué la polémique auprès des spectateurs. J’ai pourtant consulté de nombreux documents de critique qui insistaient sur la mauvaise construction des vers de Hugo.

AGNES SPIQUEL : Certes, mais il s’agit d’articles de journalistes et non de réactions de spectateurs. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

ARNAUD LASTER : On peut cependant supposer que les spectateurs étaient influencés par les critiques des journalistes.

GUY ROSA : Jean Gaudon dit que dans l’exemplaire du manuscrit d’Hernani annoté par Hugo – qui enregistrait toutes les réactions des spectateurs un soir où la bataille faisait rage, il n’est fait aucunement mention de réactions négatives concernant la versification. Les documents sur lesquels tu te fondes sont écrits par des critiques spécialisés, non par de simples spectateurs. Les spécialistes de littérature sont attentifs à des phénomènes de versification auxquels les spectateurs ordinaires ne prêtent pas la moindre attention.

AGNES SPIQUEL : Il serait néanmoins intéressant d’étudier les argumentaires de la presse pour dénigrer la pièce. Quant à nous, nous travaillions sur les récits de la bataille après coup. Les deux points de vue se distinguent, mais pourraient se compléter utilement.

ARNAUD LASTER : Le relevé des réactions du public par Hugo semble avoir servi à un journaliste en 1830. J’ai fait la comparaison minutieuse entre l’exemplaire du manuscrit annoté par Hugo et l’article du journal : ils concordent !

GUY ROSA : Cela ne prouve pas que Hugo a donné son manuscrit au journaliste. Le plus probable est tout de même que les deux aient assisté à la représentation, et aient pris soin de répertorier toutes les manifestations du public.

ARNAUD LASTER : Il est possible cependant que Hugo se soit séparé de son relevé puisque ce dernier a été mis en vente. Il n’était donc plus en possession de la famille. J’ai travaillé sur l’article de ce journaliste dans un article paru dans Avant-Scène Théâtre, intitulé Au Cœur de la bataille d’Hernani. Je vous y renvoie. Par ailleurs je voudrais revenir sur l’anecdote souvent évoquée des romantiques obligés d’uriner dans les couloirs du théâtre parce qu’ils avaient été introduits dans la salle quelques heures avant la représentation. Tous les journaux que j’ai consultés disent que ce jour-là, la tenue des romantiques a été correcte ; pas un ne fait allusion à ce fait gênant. En revanche, l’anecdote est authentifiée par les journaux à propos de la première représentation du Roi s’amuse. On a donc fait l’amalgame entre la première d’Hernani et celle du Roi s’amuse.

GUY ROSA : Pourtant, à ma connaissance, les spectateurs n’ont pas été introduits longtemps à l’avance pour la représentation du Roi s’amuse. Sans doute l’amalgame fonctionne-t-il en sens inverse, les journalistes prêtant à la première du Roi s’amuse ce qui s’est produits pour Hernani.

 

Théâtre et politique :

FRANCK LAURENT : Malgré les témoignages plus ou moins contradictoires des journalistes qui en ont fait des comptes rendus, il semble néanmoins établi désormais que la première d’Hernani s’est bien passée grâce aux soutiens des amis de Hugo. Il n’y a eu, pour Le Roi s’amuse, qu’une première, bien différente de celle d’Hernani. Il serait intéressant de s’y attacher d’un peu plus près et d’en faire l’historique. J’ai lu des témoignages d’opposants à la pièce qui insistaient sur la dimension politique du scandale. On chantait, à la première du Roi s’amuse, des chansons contre Louis-Philippe, « La Marseillaise », des chants révolutionnaires. Ce n’était pas le cas pour Hernani.

Je voudrais aussi faire une remarque à propos du « H » de « Hernani ». Ce que vous avez dit de Rostand était très intéressant. Néanmoins, l’ajout du « H » lorsque l’on évoque le village d’Ernani n’est pas nécessairement un hommage à la pièce de Hugo. Ernani s’écrit certes sans « H » en castillan, mais il a un « H » en basque et je doute que les pancartes routières qui, aujourd’hui encore, signalent « Hernani » en pays basque soient des hommages à Hugo. Les interprétations les plus répandues demandent parfois à être revues. On pense ainsi parfois que le nom de Doňa Sol provient du mot « soleil » ; c’est oublier que « sol » est l’abréviation courante en espagnol de « Maria de la Soledad ». Doňa Sol est la « dame de la solitude ».

Vous parliez des critiques de Vallès lors de la reprise d’Hernani en 1867. Elles ne sont pas surprenantes dans la mesure où Vallès est un « hugophobe » notoire. Cela vient sans doute en partie de sa position politique : Vallès milite et présente une candidature dissidente contre la stratégie d’unité des Républicains, dont Hugo est l’un des symboles.

 ARNAUD LASTER : C’est très juste. Journet dit d’ailleurs que Vallès a été le secrétaire de Gustave Planche, ennemi acharné de Hugo. La question des appartenances politiques et littéraires est complexe pendant la période romantique. Ceux qui soutiennent Hugo ne sont pas nécessairement libéraux. Berlioz et Delacroix, romantiques, sont, politiquement, réactionnaires.

GUY ROSA : Balzac aussi.

FRANCK LAURENT : Il était encore libéral en 1830.

ARNAUD LASTER : Je pense que la présence de Balzac et de Berlioz à la première d’Hernani est légendaire. Le fait qu’ils figurent sur la liste des personnes à inviter pour défendre la pièce ne signifie pas qu’ils soient effectivement venus.

FRANCK LAURENT : Il serait pourtant fort étonnant qu’ils n’aient pas vu Hernani alors qu’ils se tenaient très au fait de l’actualité artistique et que Balzac était journaliste. Ils ne sont peut-être pas venus à la première et n’ont pas nécessairement bénéficié de l’invitation de Hugo, mais il est fort probable qu’ils aient assisté à la pièce.

ARNAUD LASTER : On sait en tout cas que Berlioz portait un regard très mitigé sur Hernani.

GUY ROSA : Ce qui est curieux, c’est que la légende, dès les écrits de Gautier, s’est chargée de déshistoriciser le conflit. Vous l’indiquez, mais seulement pour la dernière phase de l’histoire ; ce pourrait être vrai dès la première –et l’on comprend que ce soit Gautier qui s’en soit chargé. Il ne faut pas oublier qu’Hernani a été écrit pour répondre à l’interdiction de Marion de Lorme. Vous avez dit que la bataille était le miroir du drame ; la proposition inverse résonne tout aussi bien : le drame serait le miroir de la bataille à venir. Hugo savait qu’il allait y avoir bataille. Le VHR ne permet pas d’en douter. Il y a plus curieux. Le dernier paragraphe de la préface de la quatorzième édition des Orientales, de février 1829, dit : » Il sait fort bien que le peu de bruit qui se fait autour de ses livres, ce ne sont pas ses livres qui le font… Ce bruit vient du dehors et non du dedans… Le terrain le plus vulgaire gagne un certain lustre à devenir champ de bataille.  Austerlitz et Marengo sont de grands noms et de petits villages »… « Hernani » aussi est un nom de petit village devenu celui d’une bataille.

Je voudrais revenir sur la capillarité des romantiques : leur hirsutitude n’est peut-être pas simplement  grotesque. La coiffure des romantiques n’est pas accessoire ou ornementale. Elle est le signe de leur appartenance idéologique. Comme la barbe des républicains, interdite sous le Second Empire. La jeunesse qui a lutté pour Hernani est la même que celle qui lutte en juillet 1830. Vous faites, à la fin de votre exposé, le lien entre le théâtre et la tribune ; je le ferais plutôt entre le théâtre et la manifestation. A l’époque d’Hernani, les associations sont interdites, les manifestations aussi. Le théâtre est, avec les cours publics et les enterrements, le seul endroit où plusieurs centaines de personnes ont la possibilité de se réunir. Une représentation théâtrale peut alors facilement se transformer en manifestation. La souveraineté populaire peut s’y exprimer directement.

FRANCK LAURENT : Dans quelle mesure les récits ultérieurs de la bataille ont-ils mené une réflexion sur le parallélisme entre la réception tumultueuse d’Hernani et la Révolution de Juillet ?

MYRIAM ROMAN : La plupart des récits – sauf celui d’Adèle - laissent dans l’ombre ce rapport avec les journées de Juillet. Gautier lui-même dit que le rouge de son gilet représentait le sang, la vie, et n’avait pas de valeur politique. Il préfère y voir une manifestation de son esthétique.

GUY ROSA : Le VHR parle d’un « gilet à la Robespierre », ensuite il est rouge, finalement rose. Les dénégations de Gautier n’ont rien de surprenant : il est l’initiateur de toute la manœuvre qui fait légende de la bataille et transforme un événement idéologique et « événement littéraire » (bel oxymore).

FRANCK LAURENT : Dans la préface de la première édition d’Hernani, Hugo écrit : « le romantisme, c’est le libéralisme en littérature ». L’affirmation d’un lien étroit entre littérature et politique, en utilisant la terminologie politique de l’époque, est assez rare chez Hugo. Il est d’autant plus étonnant de voir que la légende a occulté le caractère politique de la bataille.

MYRIAM ROMAN : Le clan Hugo lui-même a cherché à édulcorer la bataille puisque, dans le manuscrit d’Adèle, les remarques politiques ont été supprimées.

AGNES SPIQUEL : Comment peut-on interpréter ces coupures ?

GUY ROSA : Ce ne sont pas les seules dans le Victor Hugo raconté, qui témoigne partout d’un puissant conformisme.

FLORENCE NAUGRETTE : A chaque époque on réécrit l’histoire littéraire en fonction de ce que l’on est et de ce que l’on représente sur le moment. Corneille est, par exemple, enrôlé dans le camp romantique, alors qu’on peut le considérer comme un classique. Je m’interroge, à propos de Corneille, sur la différence entre querelle – il y a eu la querelle du Cid – et bataille. Le terme de bataille appelle la métaphore militaire et fait allusion à la révolution de 1830. Hugo répond aussi à l’interdiction de Marion de Lorme. La notion de bataille montre aussi qu’il y a événement, qu’il se passe quelque chose à l’intérieur même de la salle de spectacle. La querelle du Cid ne se déclenche pas dans la salle, bien au contraire. Certains des opposants à Corneille, Richelieu, Chapelain, avouent même avoir aimé la pièce lorsqu’ils l’ont vue pour la première fois, mais considèrent qu’ils ont eu tort. Ce qui éloigne la querelle de la bataille, c’est la question de la légitimation du poète par le public : la querelle oppose les doctes ; le peuple spectateur décide de l’issue de la bataille.

BERNARD LEUILLIOT : Il me semble que l’on avait interrogé l’identité du public de la première d’Hernani. Nombre de spectateurs sont issus de l’aristocratie. Je crois que l’image que l’on se fait de Hugo à cause de la bataille est un peu faussée. Hugo, au fond, est tout sauf un libéral à l’époque.

FRANCK LAURENT : Je ne suis pas tout à fait d’accord. Hugo donne une fin de non-recevoir à tous les partis.

GUY ROSA : Refuser le complément de pension offert par le roi en compensation de l’interdiction de Marion, et surtout le faire savoir, constitue un geste d’opposition énergique.

BERNARD LEUILLIOT : Cela permet de légitimer l’écrivain qui devient l’interlocuteur direct du pouvoir. Il convient de faire attention au sens des mots et à ne pas entendre, dans la formule de Hugo - « le romantisme, c’est le libéralisme en littérature » -, le terme de « libéralisme » dans son acception moderne.

FRANCK LAURENT : Il ne peut employer ce terme de façon anodine dans la préface d’une pièce qui a fait autant de bruit. La formule résonne nécessairement comme un signal fort.

BERNARD DEGOUT : Je suis plutôt de l’avis de Bernard Leuilliot. Il n’est pas sûr que Hugo emploie le terme de libéralisme au sens moderne… ni même au sens de l’époque. Il se réapproprie la signification du mot.

 FRANCK LAURENT : Hugo n’est peut-être pas libéral à l’époque, mais sa formule a un sens.

GUY ROSA : Il l’utilise de façon stratégique. Il lui faut, par sa préface, désamorcer l’hostilité littéraire des libéraux.

FRANCK LAURENT : Il laisse entendre que ceux qui sont  progressistes en politique doivent l’être aussi en littérature.

ARNAUD LASTER : La pensée politique de Hugo évolue rapidement durant cette période. Vigny note dans son journal en 1829 que Hugo approuve l’attitude de Benjamin Constant qui quitte le côté droit. Il s’en étonne : « Hugo devient libéral ».

GUY ROSA : Les gens du Globe se sont, eux, convertis après 1827.

FRANCK LAURENT : Hugo admirait la politique de Constant. Il déplore d’ailleurs que l’on lui ait préféré Talleyrand à l’ambassade de Londres.

ARNAUD LASTER : Il prête cette pensée à un ouvrier dans L’Intervention : « Benjamin Constant avait raison ».

 

Sur l’identité du public venu voir la première d’Hernani :

AGNES SPIQUEL : D’après Adèle, il y avait deux sortes de public : au parterre et en haut, les rapins, dans les loges, les grandes dames.

GUY ROSA : Il y avait aussi beaucoup de bourgeois.

ARNAUD LASTER : Les troupes de Hugo semaient la terreur ce soir-là. L’opposition n’a pas pu s’exprimer.

VINCENT WALLEZ : La bataille n’a pas eu lieu le 25 février, ou il s’agit d’une bataille gagnée. Le nombre des partisans de Hugo a ensuite diminué au fur et à mesure des représentations, si bien qu’il était de plus en plus difficile de faire taire les opposants. Sainte-Beuve en témoigne dans sa correspondance. On devine qu’il se détache progressivement de Hugo. Il dit trouver Napoléon premier consul plus sympathique que Napoléon empereur. La formule s’applique aussi à Hugo. Adèle dit aussi, à la même époque, qu’elle en a assez de tous les désagréments causés par la bataille d’Hernani… Sait-on si Hugo assistait à toutes les représentations ?

AGNES SPIQUEL : Il pose, dans une de ses lettres, cette condition : « si je suis au théâtre pendant la représentation » , ce qui signifie qu’il n’y est pas nécessairement tous les soirs.

VINCENT WALLEZ : Il se tient néanmoins très au courant des réactions suscitées par les différentes représentations.

 

Sur la reprise d’Hernani en 1867 :

GUY ROSA : Hernani réapparaît sur la scène théâtrale en 1867, grâce à Meurice et à Vacquerie. Hugo était assez réticent et a longtemps hésité avant d’accepter que la pièce soit rejouée.

JEAN-MARC HOVASSE : Vacquerie essaie de le convaincre depuis 1860 au moins.

AGNES SPIQUEL : Pourquoi Hugo est si récalcitrant ?

GUY ROSA : Faire jouer Hernani, c’est, en un sens, valider l’opération de récupération de la frange libérale du gouvernement et du régime. Peut-être Hugo hésite-t-il aussi pour des raisons littéraires.

JEAN-MARC HOVASSE : La première raison est avérée, la seconde reste une supposition : Hugo ne le dit à aucun moment.

ARNAUD LASTER : Il serait intéressant d’étudier la réception des reprises des pièces de Hugo. Même pendant les dernières années de sa vie, les voix se montrent violemment discordantes. Beaucoup prétendent que ses pièces se classicisent.

GUY ROSA : Ils ont raison dans un sens puisque Hugo abandonne la formule ancienne et en recherche une ou plusieurs autres dans le Théâtre en liberté. Et met très longtemps à écrire la pièce qui s’approche le plus de son esthétique des années 1830, Torquemada. La pièce était annoncée sur la couverture d’un ouvrage dix-sept ans avant sa publication.

ARNAUD LASTER : Pour moi, l’écart n’est pas si grand entre les drames et le Théâtre en liberté.

GUY ROSA : Une telle rupture esthétique ne se constate dans aucun autre genre pratiqué par Hugo.

FLORENCE NAUGRETTE : Hugo cesse pourtant d’écrire des drames historiques. En ce sens, il y a rupture.

Si l’on observe les dossiers de presse, on remarque quelques notes discordantes sur les pièces de Hugo, mais, majoritairement, le théâtre des années 1830 semble s’être classicisé.

GUY ROSA : Dès les préfaces des années 30, Hugo, constatant que ses pièces sont désormais acceptées par les spectateurs, revient à plusieurs reprises sur l’idée d’un progrès accompli par le public, de plus en plus éclairé et intelligent.

MYRIAM ROMAN : L’idée inverse est également valable : tout se passe comme si la pièce avait changé le public.

GUY ROSA : Son théâtre comporte certes aujourd’hui quelque chose de grinçant, d’étrange. Mais il n’est pas exclu que l’environnement littéraire ait « déclassicisé » Hugo.

ARNAUD LASTER : La classicisation de ses pièces venait de ses ennemis ; ils cherchaient à en faire un auteur dépassé, démodé.

 

 

Où l’on voit que l’entreprise des ennemis de Hugo a échoué, puisque, cent soixante-seize ans après la bataille, on se querelle encore à propos d’Hernani.

 Claire Montanari


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