Séance du 4 octobre 2025
Présents: Marva Barnett, Lara Bernardo, Brigitte Buffard-Moret, Patrice Boivin, Jacques Cassier, Louise Deforge Gardin, Ninon Deregnaucourt, Isabelle Deviers, Hildegard Diekmannshenke, Clara Gallière, Émilie Gautier, Anne Geisler, Jean-Marc Hovasse, Walburga Hülk-Althoff, Nana Ishibashi, Victor Kolta, Loïc Le Dauphin, Alexander Michalovic, Florence Naugrette, Christine Ponsignon, Dorothée Pschera, Alexander Pschera, Stefanie Stegemann, Guy Trigalot, Tianchu Wu, Judith Wulf, Bei Zhan.
Excusés : Gérard Audinet, Agathe Giraud, Myriam Roman, Guy Rosa.
Informations
En saluant à l’occasion d’un premier tour de table la présence, pêle-mêle, d’une étudiante de Nankin, d’une doctorante brésilienne, d’une hugolienne japonaise, d’une professeur américaine, d’un professeur chinois, sans parler de nos hôtes allemands du jour, autour de la Pr Dr Walburga Hülk-Althoff, professeur de littérature romane à l’université de Siegen, biographe de Victor Hugo (Victor Hugo, Jahrhundertmensch, Eine Biographie, Berlin, Matthes & Seitz, 2024, 500 p.) et du musicologue, philologue, philosophe et traducteur Alexander Pschera, introducteur de la vie et de l’œuvre de Léon Bloy en Allemagne et ancien président de la société Ernst et Friedrich Georg Jünger, traducteur chez le même éditeur berlinois de Victor Hugo en allemand (Océan, Choses vues, et l’année prochaine la première traduction intégrale des Misérables), Jean-Marc Hovasse constate l’internationalisation du Groupe Hugo, qui lui rappelle la réunion à La Havane, en novembre 2019, de spécialistes de Victor Hugo venus des cinq continents. Nous y sommes presque ici, à l’Océanie près, pour cette séance de rentrée.
Florence Naugrette annonce le décès de Jacques Téphany (1946-2025), personnalité du monde du théâtre français et vétéran du Groupe Hugo, auteur d’une thèse sur Victor Hugo sous la direction de Pierre Albouy, metteur en scène de Mille francs de récompense, fondateur de la compagnie Théâtre en Liberté, spécialiste de l’œuvre de Jean Vilar, dont il avait épousé la fille Dominique. Directeur de la Maison Jean-Vilar d’Avignon et des Cahiers Jean Vilar.
Elle annonce également la parution imminente de Victor Hugo, Les Contemplations, poèmes choisis, illustrées par les débuts de la photographie (1826-1910), chez Diane de Selliers : « 90 poèmes choisis des Contemplations de Victor Hugo. Introductions de Florence Naugrette et de Hélène Orain Pascali. 120 photographies réalisées entre 1826 et 1910. Notices des poèmes et notices biographiques des 85 photographes. Glossaire des techniques photographiques. »
On peut encore voir à Villequier, Maison Vacquerie – Musée Victor-Hugo, la belle exposition consacrée à Léopoldine Hugo, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, jusqu’au 30 novembre 2025. Le catalogue circule dans les rangs.
Tianchu WU, qui enseigne à l’université de Nankin et nous fait l’honneur de sa présence, fait circuler son livre issu de sa thèse soutenue en 2019 à la Sorbonne Nouvelle sous la direction de Tiphaine Samoyault et Fang Gao : Victor Hugo en Chine : un transfert culturel séculaire (Presse Sorbonne Nouvelle, coll. « Littérature et traduction », 2022). Outre ses éminentes qualités, il offre en annexe dans un impressionnant tableau la « Liste chronologique des traductions et adaptations des œuvres de Victor Hugo en Chine (1903-2018) », lequel ne compte pas moins de 51 pages, 840 entrées ! Tianchu WU est invité à venir présenter plus longuement son travail au Groupe Hugo à l’occasion d’un autre passage en France.
Alexandre Pschera annonce la publication, dans la prochaine livraison de La Revue des lettres modernes, Lettres modernes Minard désormais diffusée par Classiques Garnier, série Léon Bloy, sous la direction de Pierre Glaudes, n° 11, de son article intitulé « “Après les vainqueurs viennent les voleurs”, Les Misérables et Sueur de Sang ». Il nous a autorisé à reproduire sa première page…
Victor Hugo est, à l’inverse de Zola, Daudet ou Maupassant, l’un des rares auteurs du XIXe siècle qui ne se soit pas trouvé durablement dans la ligne de mire des polémiques de Léon Bloy. Bien sûr, Bloy s’en prend à la renommée apparemment surhumaine de Hugo, à son anticléricalisme, à son institutionnalisation comme conscience de la république, et à bien d’autres choses encore. Bloy commente aussi parfois le pathos hugolien de manière ironique, comme lorsqu’il évoque le premier vol long-courrier Paris-Madrid en 1911 avec ces mots : « Victor Hugo nous manque pour chanter ça. » [Léon Bloy, Journal II 1907-1917, éd. Pierre Glaudes, Robert Laffont, 1999, p. 225.] On peut cependant dire que, globalement, Bloy laisse Victor Hugo en dehors de sa campagne de destruction contre la littérature de son temps. Cela tient au fait que Bloy avait un respect fondamental pour Hugo – certainement pas pour toutes les positions de cet auteur, mais incontestablement pour ses réalisations poétiques et intellectuelles, pour son style et surtout pour sa représentation des événements historiques et des connexions métaphysiques.
Les mentions de Victor Hugo sont rares dans le journal de Bloy. Elles témoignent d’une forte admiration pour La Légende des siècles, que Bloy lisait à ses enfants. […]
Communication de Walburga Hülk-Althoff : Victor Hugo et l’Allemagne (voir texte joint)
Discussion
Jean-Marc Hovasse : on connaît certains textes, ceux de Goethe et de Heine, mais la réception de la presse nous échappait complètement, idem pour le Discours au Trocadéro (1927) de Heinrich Mann (« Discours tenu au Palais du Trocadéro, le 16 décembre [1927] », Heinrich Mann, Sieben Jahre, Chronik der Gedanken und Vorgänge, Peter-Paul Schneider (éd.), Francfort/Main, Fischer, 1994, p. 406-409). Le plus marquant est d’apprendre que Hugo a disparu au XXe siècle en Allemagne.
Walburga Hülk-Althoff : oui, c’est l’argument qui ouvre mon livre.
Alexandre Michalovic : sait-on pourquoi il a été boudé de la sorte ?
Walburga Hülk-Althoff : en Allemagne, on s’intéresse plutôt à Flaubert et à Baudelaire en tant que représentants de la modernité et de l’œuvre ouverte. On regarde Hugo comme un auteur plutôt traditionnel, qui raconte de manière auctoriale et mène le lecteur dans son interprétation. Il n’est pas à la mode au XXe siècle.
Alexander Pschera : C’est aussi la chute du mur de Berlin qui provoque une nouvelle réception et une nouvelle traduction de ses œuvres, notamment en RDA.
Walburga Hülk-Althoff : le goût post-moderne en Allemagne a quasiment oublié Hugo. Les perspectives changent, et on a besoin de le regarder autrement.
Jean-Marc Hovasse : ce n’est pas propre à l’Allemagne de préférer Flaubert, Baudelaire et Rimbaud…
Patrice Boivin : qu’en est-il actuellement de la perception de Hugo en Allemagne chez le grand public ?
Walburga Hülk-Althoff : on lit nos livres, les chiffres sont satisfaisants. On peut dire qu’il y a une renaissance de Hugo, on l’espère.
Loïc Le Dauphin : aujourd’hui, joue-t-on le théâtre de Hugo en Allemagne ?
Walburga Hülk-Althoff : il est représenté, mais ce sont plutôt des adaptations de ses romans – sur la scène et en bande dessinée aussi…
Alexander Pschera : Les Misérables sont à la mode : la comédie musicale, la série sur Arte…
Marva Barnett : comme aux États-Unis, surtout la comédie musicale !
Guy Trigalot : est-ce qu’en Allemagne les musiciens d’époque font connaître l’œuvre de Hugo ?
Walburga Hülk-Althoff : je ne connais pas bien le sujet, mais on a souvent cité le lien complexe de Hugo avec la musique en citant le vers sur la défense…
Jean-Marc Hovasse : on n’a pas la source de cette déclaration, probablement apocryphe. Mais ce que vous avez dit sur Le Rhin était intéressant aussi, c’est toujours un livre méconnu en France. Adrien Goetz en a procuré une belle édition en Folio classique en 2023, la première dans ce format depuis très longtemps.
Guy Trigalot : est-ce que le conflit latent entre les deux pays, ravivé au XIXe siècle, ne modifie pas la réception du livre ou de son auteur ?
Walburga Hülk-Althoff : Le président allemand, en tout cas, vient de citer longuement Choses vues dans un discours, preuve que les chose commencent peut-être à changer sur la réception de Victor Hugo en Allemagne.
Communication d'Alexander Pschera: Traduire Victor Hugo en allemand (voir texte joint)
Discussion
Jean-Marc Hovasse : Merci beaucoup pour cette grande leçon de traduction. Avez-vous pensé au texte de Victor Hugo sur la question (« [Les Traducteurs] »), et surtout sur la question de l’intraduisible, à partir du passage du latin au français notamment ?
Alexander Pschera : Oui, bien sûr, et j’aurais peut-être dû m’en inspirer, car cela prend un temps fou de traduire Les Misérables ! Trois ans déjà, et je remanie ma version quatre ou cinq fois de suite... Léon Bloy était plus facile à traduire. Hugo a des phrases qui ne sont pas très fluides.
Jean-Marc Hovasse : Il y a peut-être aussi le problème du mélange des tons, né de l’écart entre les deux périodes de rédaction, qui ajoute une difficulté supplémentaire.
Alexander Pschera : Il y a aussi une aura autour des Misérables. Enfin on verra bien ce qu’on pensera la critique.
Jean-Marc Hovasse : Est-ce que vous regardez les autres traductions quand vous travaillez ?
Alexander Pschera : Non, pas systématiquement. Néanmoins j’avais regardé la traduction de la RDA, qui était par bien des aspects la meilleure, malgré sa censure (le mot « évêque » était par exemple effacé).
Walburga Hülk-Althoff : Je suis très curieuse de connaître la réception du nouveau titre des Misérables en Allemagne, Die Elendigen à la place de Die Elenden. Dans le nord de l’Allemagne, on dit die Elenden pour parler des malades et des personnes âgées, sans forcément inclure un sens social.
Alexander Pschera : Je crois que la distinction est bien délicate. De toute façon l’éditeur veut laisser Les Misérables sur la couverture pour faire écho à ce que les lecteurs connaissent, notamment la comédie musicale et les films ; c’est peut-être une stratégie commerciale.
Marva Barnett : Dans toutes les traductions connues en anglais, on laisse le titre original, Les Misérables.
Alexander Michalovic : Vous parlez de l’ambiance religieuse, du Gavroche christique, je me demande comment vous pouvez donner toutes ces nuances. Est-ce que vous avez rencontré des passages particulièrement difficiles à traduire ?
Alexander Pschera : Bien sûr, surtout les grandes digressions, puis les commentaires sur des personnages historiques peu connus, ou des faits et circonstances oubliés. Les passages très pathétiques sont difficiles à traduire, Hugo dépasse la simple prose pour toucher au poème en prose. Or l’allemand n’est pas aussi flexible que le français. On ne peut pas enchaîner trois participes par exemple. De nombreux traducteurs essayent de se faire aider par l’IA, notamment ChatGPT 5, pour une première version. Les maisons d’édition elles-mêmes prennent maintenant des textes traduits par ChatGPT puis remaniés par les traducteurs. On peut demander à l’IA d’écrire un poème à la manière de Hugo en 1852, mais pour obtenir une bonne traduction, c’est bien autre chose...
Guy Trigalot : Les expressions que vous trouvez curieuses chez Hugo m’ont semblé pour ma part les plus intéressantes, les plus belles, parce qu’elles sont surprenantes.
Alexander Pschera : Certes, je n’ai pas l’ambition d’améliorer le texte : il faut traduire les répétitions quand elles y sont.
Patrice Boivin : Combien de temps vous prend une traduction ?
Alexander Pschera : Pour Les Misérables trois ans, pour le volume Ozean, Dinge, die ich gesehen habe deux et demi ; pour Bloy sept !
Walburga Hülk-Althoff, rebondissant sur l’idée d’une traduction partant d’une autre traduction : Il y avait un projet similaire d’intégration d’une ancienne traduction de La Recherche dans une nouvelle.
Alexander Pschera : Oui, c’est une méthode philologique.
Jean-Marc Hovasse : Ce que vous avez dit sur les adjectifs et les répétitions me fait penser aux premières versions éditées par Guy Rosa sur le site du Groupe Hugo.
Alexander Pschera : Oui, Les Misères. C’est un labyrinthe, mais il m’est arrivé d’aller y voir, utilement, de temps en temps.
Judith Wulf : En réalité, Hugo ajoute des répétitions plutôt que d’en retrancher. Cela me fait penser à ce que vous dites sur l’exactitude du texte et de sa traduction. Hugo a la prétention d’inventer une nouvelle langue et une nouvelle culture. L’opposition entre exactitude et vérité est au cœur des Misérables.
Alexander Pschera : Si l’on aplanit toutes les spécificités hugoliennes, c’est qu’on n’a rien compris au texte. C’était mon sentiment quand j’ai commencé à lire Hugo, et c’est la légitimation de ma nouvelle traduction.
Victor Kolta