Séance du 8 novembre 2025
Présents: Louise Alaime, Eleonora Bellentani, Lara Bernardo, Lena Maria Bruna, Brigitte Buffard-Moret, Patrice Boivin, Jacques Cassier, Françoise Chenet, Xinyuan Cui, Louise Deforge Gardin, Ninon Deregnaucourt, Laura El Makki, Alberto José Fleitas Rodriguez, Clara Gallière, Émilie Gauthier, Florence Gentner, Jean-Marc Hovasse, Victor Kolta, Arnaud Laster, Loïc Le Dauphin, Hélène Mathieu, Alexander Michalovic, Florence Naugrette, Martin Pairault, Christine Ponsignon, Guy Rosa, Nicole Savy, Maxime Sayer, Judith Wulf.
Excusés : Gérard Audinet, Myriam Roman, Guy Trigalot.
Informations
Six doctorantes et doctorants présentent rapidement leurs thèses en cours, et sont déjà soumis au feu des questions (bienveillantes) :
- Martin Pairault, La Prose de Victor Hugo face à l’océan : une mimèsis de l’invisible, sous la direction de Damien Zanone à l’Université Paris-Est-Créteil.
- Maxime Sayer, La Famille dans les romans de Victor Hugo, sous la direction de Guy Larroux à l’Université de Toulouse-Jean-Jaurès.
- Louise Alaime, La Comédie humaine de Victor Hugo (Hugo et Balzac), sous la direction de Jean-Marc Hovasse à Sorbonne Université.
- Alberto José Freitas Rodriguez, La Rhétorique du sublime chez Victor Hugo à partir de l’exil.
- Lara Bernardo, Les Projets de futur dans Les Misérables de Victor Hugo et Indiana de George Sand.
- Clara Gallière, Habiter le monde : habitations familiale, sociale et cosmique dans les romans de Victor Hugo, sous la direction de Didier Philippot à Sorbonne Université.
Guy Rosa profite de ces actualités pour dire l’idée d’un sujet de thèse (ou de livre, ou d’essai) qui lui est venue en lisant un article que David Charles avait écrit pour L’Encyclopedia Universalis centré sur la construction monumentale de l'oeuvre. Il s’agirait d’interroger les monumenta chez Victor Hugo, ce qui regrouperait les monuments, les inscriptions, les architectures, les ruines, les décors dans une catégorie supérieure à celles habituellement prises en considération, pour rendre compte de l’imaginaire hugolien tel qu’on le voit à l’œuvre dans tous les genres, artistiques ou non (les carnets, les débris, les recueils, les entassements de papier…). Mais il constate que le sujet traité par Clara Gallière rejoint celui-là.
Victor Kolta invite tout le monde au vernissage de l’exposition Victor Hugo décorateur à la Maison de la Place des Vosges, qui restera accrochée jusqu’au 26 avril 2026. Elle est accompagnée du magnifique livre de Gérard Audinet, Victor Hugo, Décors, publié aux éditions Paris Musées.
Jean-Marc Hovasse signale que trois conférences sont annoncées autour de l’exposition Victor Hugo, Le Testament aux Archives Nationales : 1° « Du testament aux funérailles nationales » le 15 novembre 2025, par Pauline Antonini et Alexandrine Achille ; 2° « Des Feuillantines au Panthéon, Victor Hugo parisien » le 6 décembre 2025, par Nicole Savy ; 3° « Victor Hugo, œuvre et postérité : la fabrique d’un panthéon éditorial » le 24 janvier 2026, par Victor Kolta.
Christine Ponsignon, rejointe depuis par Brigitte Buffard-Moret, disent le plus grand bien du spectacle Victor Hugoat, n° 1 du rap français, une pièce de Barthélemy Heran et Grégoire de Chavanes, interprétée par le premier et mise en scène par le second, qui se joue tous les mardis soir à 19h au Théâtre de l’Œuvre, au moins jusqu’au 30 décembre 2025.
Publication en ligne de Philip Bertocci, « In the Aura of Victor Hugo. Louis Hachette, Jules Simon, Pierre-Jules Hetzel and Perpetual Literary Property, 1852-1866 ». Le texte est accessible en deux clics à partir du lien suivant : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=5682846
Guy Rosa recommande la biographie de Tocqueville par Françoise Mélonio (Gallimard, coll. « Biographies NRF », septembre 2025) et partage l'étonnement de son auteur devant l’étanchéité apparente des univers respectifs, et des conduites, de Tocqueville et de Victor Hugo, qui se sont pourtant fréquentés dans les mêmes assemblées, appartiennent au même monde et partagent plusieurs principes (en matière de pénalité et sur l'esclavage en particulier).
Intervention de Laura El Makki
Discussion
Florence Naugrette : Peux-tu nous parler de la genèse de ce projet ?
Laura El-Makki : Les livres sont souvent de véritables aventures, celui-là a eu une certaine difficulté à naître. Adèle, je l’ai connue à travers le film de Truffaut, avec le visage d’Isabelle Adjani. Il y a plus de dix ans, quand j’ai travaillé sur les chroniques consacrées à Victor Hugo à la radio, j’ai découvert les carnets d’Adèle Hugo et le travail impressionnant de Frances Vernor Guille. Le texte m’a immédiatement attirée, pour son contenu comme pour son histoire éditoriale complexe. En venant à la Maison de la Place des Vosges, j’ai consulté quatre grandes boîtes assez bien classées, avec l’idée d’un livre sur Adèle H. Le temps passant, j’avais renoncé à ce projet, mais le hasard a voulu que, le jour même où je m’apprêtais à rendre les quatre tomes de Minard à la bibliothèque de la Ville de Paris, j’ai croisé un attaché de presse des éditions Seghers. J’en suis venu à lui parler du projet, qui lui a plu, de même qu’aux éditeurs. Cependant, il n’était pas question de republier les carnets dans leur globalité ; il a donc fallu trouver une forme qui puisse me convenir et convenir à ce qu’Adèle H. avait accompli, en s’adressant si possible au public le plus large, les spécialistes comme les amateurs. Le résultat mêle la voix d’Adèle à la mienne, mais c’est elle bien sûr qui a la première place, servie par une iconographie très riche. La belle préface d’Isabelle Adjani est venue mettre un point final à ce travail et, d’une certaine manière, boucler la boucle.
Florence Naugrette : L’originalité de ce livre, dans sa forme générique, c’est que c’est une biographie, mais que ce sont ses écrits, son histoire et son journal qui sont la source principale. Tu fais donc raconter à Adèle sa propre histoire, accompagnée de nombreuses lettres.
Laura El-Makki : Je me place dans la continuité des travaux précédents : les biographies des deux Henri, Guillemin pour L’Engloutie, Adèle (1830-1915), fille de Victor Hugo (Seuil, 1985) et Gourdin pour Adèle, l’autre fille de Victor Hugo (Ramsay, 2003). Peut-être que ces deux biographies ne m’ont pas satisfaite. C’est pour cette raison que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Ce n’est en effet pas un exercice de biographie classique, car il s’agit de faire entendre Adèle, de la sortir doublement si j’ose dire, de son exil : l’exil physique qu’elle a vécu dans les îles anglo-normandes, et l’exil qu’elle a aussi subi en ayant été d’une certaine manière oubliée, effacée de nos mémoires. Pour revenir aux textes des deux Henri, Guillemin a effectué un travail important de classement, mais il utilisait parfois des étiquettes qui ont ensuite collé à la peau d’Adèle pendant plusieurs années, et que je trouvais injustes, par rapport à certains de ses comportements ou à certaines de ses réactions. Du côté de Gourdin, c’était tout l’inverse, il y avait des attaques tout aussi injustes contre Victor Hugo, qui faisait ce qu’il pouvait pour éviter la décomposition de son clan en exil. Il fallait trouver un chemin qui ne soit pas celui du jugement, mais qui ne soit pas non plus en retrait ; essayer de rester à l’écoute de tout le monde. C’est ce que j’ai aimé faire – longer les couloirs, rentrer dans les chambres, essayer d’écouter ce qui se dit dans chaque pièce, sans jugement a priori (ni a posteriori).
Florence Naugrette : Peut-être peux-tu nous parler de la matérialité de ce journal ? Comment est-il conçu et quelles difficultés pose-t-il ?
Laura El-Makki : Comme le dit Philippe Lejeune, ce journal est le « corps symbolique » d’Adèle. Frances Vernor Guille l’a découpé en plusieurs tranches chronologiques qui vont jusqu’en 1856, puis plusieurs fragments ne sont pas datés. J’ai dû prendre des décisions éditoriales pour les dater, les situer et en faire usage. Adèle a une écriture codée : elle a deux journaux, le premier, public, lisible, destiné à la famille ; le second, privé, codé, souvent difficile à déchiffrer. Le travail effectué par Frances Vernor Guille a été essentiel dans mon approche du manuscrit, et m’a permis d’avancer, malgré quelques différences sur la lecture et la transcription de certains mots ou interprétations. Peut-être que Jean-Marc Hovasse peut évoquer le dernier volume dont il s’est occupé.
Jean-Marc Hovasse : Je n’étais pas revenu au manuscrit, mon intervention avait consisté à réviser seulement l’annotation, qui était parfois parcellaire, parfois fautive, avec des références à des éditions anciennes. Frances Vernor Guille, qui n’était pas francophone, a réalisé un travail formidable, parfois même prodigieux, mais elle a aussi commis de nombreuses erreurs de transcription que l’on devine à la simple lecture. Aussi la reprise récente de son édition par Classiques Garnier, sans révision, ne m’a pas beaucoup satisfait. La grande difficulté de ce manuscrit, c’est qu’il est on dirait aléatoirement divisé entre Paris et New-York : un fragment peut commencer ici et se terminer là-bas. La réédition de ce journal à partir de ses manuscrits serait un gros travail, il est devenu moins inenvisageable avec les nouveaux moyens techniques.
Laura El-Makki : Il s’agit en effet d’un travail colossal. L’inquiétude commence à l’aspect matériel : certaines pages sont écrites au crayon à papier, elles semblent s’effacer, disparaissent à vue d’œil, ou presque. Frances Vernor Guille a fait le premier défrichage, mais il reste encore beaucoup à faire. Je me suis limitée pour mon livre à un choix de fragments ; j’ai dû même en laisser certains de côté lorsque le résultat était trop incertain.
Florence Naugrette : Ton livre suit un plan chronologique, mais comment as-tu fait pour les parties non datées du journal ?
Laura El-Makki : Je me suis essentiellement appuyée sur les carnets de Victor Hugo publiés dans l’édition Massin et les correspondances familiales. À Saint-Mandé, il ne reste rien du dossier médical d’Adèle, mais il y a place des Vosges un certain nombre de lettres adressées à elle. Cependant, elles sont répétitives et n’apprennent rien de nouveau : elle va bien, dort bien et mange à sa faim. Entre la vie active et l’enfermement, on passe donc d’un trop plein d’informations et de documents à un vide un peu vertigineux. À la fin du livre, il reste encore beaucoup de questions en suspens. Il fallait accepter cette fin inachevée.
Florence Naugrette : Tu t’en tiens aux faits, sans t’en prendre à tes prédécesseurs. Ton livre rend hommage à la sensibilité d’Adèle.
Laura El-Makki : J’essaie de lui laisser le bénéfice du doute, j’ai envie de l’écouter et je reste prudente. Elle a peut-être des choses à nous dire, il faut pouvoir lire entre les lignes. On peut facilement aller trop vite ou trop loin. J’ai parlé à une psychiatre, Catherine Rondepierre, qui pose l’hypothèse de l’érotomanie d’Adèle, sur laquelle je reste là aussi prudente. Dans un livre récent, In Pursuit of Love: The search for Victor Hugo’s daughter (Bloomsbury Continuum, 2024), Mark Bostridge, qui admire Adèle, romance un peu l’histoire, et la mêle à sa propre vie. Il part à la recherche des descendants de la famille d’Albert Pinson et retrouve le fils de son petit-fils. Ce dernier lui montre une licence de mariage, qu’il reproduit dans son livre. J’ai envoyé le document à des avocats qui m’ont confirmé son authenticité. Je l’ai donc intégré à mes recherches. Il s’agit d’un document, signé par les futurs mariés, qui autorise un mariage dans les trois mois à venir. Adèle et le lieutenant Pinson l’ont bien signé, trois semaines après Noël 1861. C’est un document nouveau important, qui explique l’ampleur du désarroi d’Adèle après le départ de Pinson en 1862. Que faire avec cette licence de mariage ? Mon livre essaie d’ouvrir des hypothèses.
Florence Naugrette : Il y a une autre histoire dans ton livre, celle d’Isabelle Adjani, qui revient en préface sur le film. Elle revient sur l’histoire d’une double fascination : celle d’Adèle pour Pinson, et celle de Truffaut pour elle, ou l’inverse. As-tu eu des contacts avec elle ? Quel a été ton rapport à cette femme en tant qu’artiste, et au film ?
Laura El-Makki : J’avais très envie de lui transmettre le manuscrit pour avoir son avis. Elle a répondu en 48 heures en acceptant de rédiger un texte pour célébrer les cinquante ans du film. Elle raconte des choses qu’elle n’a jamais dites : elle a réussi à résister au réalisateur, qui souhaitait vivre avec elle une histoire d’amour. Elle s’est un peu identifiée à Adèle, en disant « Adèle, ma sœur ». Adèle a été pour elle une figure importante dans sa construction de femme, et cette préface est comme une confidence, qui lui permettait de se détacher.
Alexander Michalovic : J’ai adoré votre livre, qui est aussi beau que riche, et pour un prix raisonnable ! Vous rendez cette grande histoire accessible à tous. Je me suis demandé par ailleurs si vous aviez trouvé des similitudes entre Juliette Drouet et Adèle H. ?
Laura El-Makki : C’est une question sur l’amour de Victor Hugo ! Pour l’amour entre le père et sa fille, ce qui me reste de ce travail et de la lecture cursive du journal, c’est l’impression d’un amour réciproque qui n’a pas réussi à s’exprimer. Et pour parler du rapport entre Juliette et Adèle, c’est vrai que j’ai été étonnée de ces deux femmes qui ont vécu côté à côte, mais qui ne se sont jamais parlé. Néanmoins Florence Naugrette confirme que Juliette lui a transmis quelques cadeaux. Le lien est là, et c’est vrai que, d’une certaine manière, elles se ressemblent. Il y a aussi des velléités littéraires chez les deux femmes, elles ont toutes les deux beaucoup écrit, sans jamais chercher une quelconque reconnaissance.
Florence Naugrette : C’est d’une certaine manière grâce à Victor Hugo qu’elles sont entrées en littérature.
Françoise Chenet : J’ajoute que l’histoire d’Adèle fait aussi partie de la propre histoire intime de Truffaut.
Guy Rosa : Beaucoup de lettres d'Adèle ont disparu, vraisemblablement du fait des exécuteurs testamentaires. Ce manque est pour beaucoup dans la génération du mythe: il rend inexplicables les comportements, non seulement d'Adèle mais de son entourage puisqu’on ignore ce qu'ils savaient; plus généralement il ouvre à l'imaginaire tout l'espace. Cette absence générale, de Hugo à tous, de Pinson à Adèle, d'Adèle à elle-même, a donné naissance à un film génial mais c'est sans doute en grande partie la conséquente d'un artefact documentaire.
Jean-Marc Hovasse : Oui, mais le film suit quand même de très près la préface biographique de Frances Vernor Guille au premier tome du journal.
Laura El-Makki : Le témoignage de Gertrude Tennant de 1862 est très précieux (Gertrude Tennant, Mes souvenirs sur Hugo et Flaubert, éd. établie et présentée par Yvan Leclerc et Florence Naugrette, textes anglais traduits par Florence Naugrette et Danielle Wargny, postface de Jean-Marc Hovasse, de Fallois, 2020). Ses souvenirs sur Adèle dans sa dernière année à Hauteville House sont de première main.
Guy Rosa : Coudre Adèle H. Isabelle Adjani (19 ans) à Adèle, fille de Victor Hugo, 32 ans, est une opération qu’on peut faire, mais qui n’est pas fondée sur la connaissance de la biographie de Victor Hugo ni de sa famille.
Françoise Chenet : Truffaut a un peu vampirisé les deux Adèles…
Guy Rosa : … et on peut en admirer le résultat sans croire y trouver un savoir.
Françoise Chenet : Oui, bien sûr, même si la neutralité est difficile, ou impossible dans certaines situations. Ce que travaille Truffaut, c’est le rapport père-fille, la question du patriarcat, déjà. Truffaut construit son personnage comme Adèle construit le sien.
Laura El-Makki : Truffaut avait utilisé le premier tome du journal pour écrire cette histoire et construire son scenario. Ce qui est passionnant, c’est que le journal apparaît comme une préparation à ce qui va suivre ; il prépare le grand saut. C’est un document vraiment unique en son genre, inédit dans sa forme, et dans ce qu’il propose.
Jean-Marc Hovasse : Avec une histoire éditoriale tout aussi fascinante, même s’il est au départ comparable au manuscrit du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
Florence Naugrette : Oui, il a failli disparaître.
Jean-Marc Hovasse et Florence Naugrette concluent la séance en remerciant une nouvelle fois Laura El Makki et en présentant le remarquable CD Adèle Hugo, Mélodies sur des poèmes de Victor Hugo orchestrées par Richard Dubugnon (Alpha-Classics, 2024), interprétées par de grandes voix (Karine Deshayes, Sandrine Piau, Isabelle Druet, Axelle Fanyo, Anaïs Constans, Laurent Naouri et le Chœur de l’opéra de Dijon) et l’orchestre Victor Hugo sous la direction de Jean-François Verdier. Il a reçu depuis sa sortie un accueil triomphal et mérité aussi bien dans la presse que dans le public, qui a pu l’entendre en concert au théâtre Ledoux de Besançon ou encore au festival Berlioz de La Côte-Saint-André.