Séance du 13 décembre 2025
Présents: Louise Alaime, Jordi Brahamcha-Marin, Xinyuan Cui, Aleksandra El Ghaba, Nadia Fartas, Alberto José Fleitas Rodriguez, Clara Gallière, Jean-Marc Hovasse, Romain Jalabert, Alice Jousseaume, Victor Kolta, Jean-Pierre Langellier, Loïc Le Dauphin, Luciano Pellegrini, Didier Philippot, Xavier Peyrache, Philippe Raynaud, Guy Rosa, Léa Soares, Judith Wulf.
Excusés : Gérard Audinet, Patrice Boivin, Florence Naugrette, Christine Ponsignon, Myriam Roman, Guy Trigalot.
Informations
Jean-Marc Hovasse relaie une demande d’Elizabeth Gibson Morgan, professeure des universités en civilisation et en droit des pays anglophone de l’université de Poitiers, qui a organisé il y a une quinzaine de jours une journée d’études sur « L’abolition de la peine de mort : un devoir de mémoire ». Victor Hugo n’y ayant pas été représenté, elle souhaiterait une étude sur le sujet (écrits et/ou dessins) pour les Actes en préparation. Avis aux amateurs.
Christine Ponsignon invite le Groupe Hugo à se réunir à Bièvres, chez les Bertin, pour sa dernière séance de l’année, le 6 juin prochain. Les remerciements fusent : depuis les séances à Marines, près Pontoise, chez Anne Ubersfeld, que les moins de quarante ans ne peuvent pas avoir connues, le Groupe Hugo n’avait plus quitté Paris…
La très remarquable édition des Contemplations, poèmes choisis, illustrées par les débuts de la photographie (1826-1910), chez Diane de Selliers (« 90 poèmes choisis des Contemplations de Victor Hugo, introductions de Florence Naugrette et de Hélène Orain Pascali, 120 photographies réalisées entre 1826 et 1910, notices des poèmes et notices biographiques des 85 photographes, glossaire des techniques photographiques ») a obtenu une mention spéciale au Prix du Syndicat national des libraires dans la catégorie « Livres d’art », pour sa huitième édition (le lauréat ayant été le catalogue de l’exposition d’Orsay John Singer Sargent, Éblouir Paris).
Le livre tiré de la thèse de Marie Perrin-Daubard, Barbarie et création chez Victor Hugo, Penser et écrire le progrès vient de paraître aux Classique Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviémistes ». Marie Perrin viendra le présenter au Groupe Hugo le samedi 14 mars 2026.
Avant de céder la parole à Luciano Pellegrini, Jean-Marc Hovasse fait sensation en annonçant qu’hier, sous la direction de Ricardo Muti, l’orchestre des jeunes Luigi Cherubini a interprété la messe pour le Couronnement de Charles X, écrite par Cherubini (messe n° 3 en la majeur) il y a deux cents ans. Cela se passait au Vatican, dans la salle Paul VI, devant le pape Léon XIV, qui a remis à cette occasion au chef d’orchestre le prix Ratzinger 2025.
Communication de Luciano Pellegrini : Ceci n'est plus cela : du Sacre de Charles X aux Ballades (1825-1826) (voir texte joint)
Discussion
Romain Jalabert : Quel est le sens à donner à la comparaison de Victor Hugo entre Napoléon et Clovis ? Car la monarchie plaçait le sacre sous le patronage de Clovis.
Luciano Pellegrini : La réponse est difficile à donner. Il est certain qu’il n’avait échappé à personne que le sacre de Charles X était le premier après celui de Napoléon. Mais ce dernier restait un usurpateur sur ce point.
Philippe Raynaud : Pensez-vous toutefois que Victor Hugo, dans la deuxième partie de son ode, a en tête les conditions du sacre de Napoléon par rapport à celles de Charles X ? Clovis courbe la tête et ne se couronne pas lui-même ! La légitimité de la monarchie passe par cette humilité particulière...
Luciano Pellegrini : Vous avez parfaitement raison de souligner cette différence essentielle. Victor Hugo, qui est alors en train de forger sa poétique, joue sur les contrastes. L’orgueil est du côté de Napoléon. Reste la question du siècle.
Philippe Raynaud : L’orgueil des peuples est relayé par l’orgueil napoléonien.
Luciano Pellegrini : Hugo tente d’arracher la grandeur du peuple reconnu par Napoléon pour la transférer à la monarchie. Mais Charles X est-il vraiment comparable à Clovis ? Peut-il vraiment l’incarner ?
Guy Rosa : À la fin de la deuxième partie, les trois derniers vers renvoient assez clairement à l’idée que « la chaîne d’airain » des temps est renouée – position ultra qui jette une partie de l’histoire hors de l’histoire…
Jordi Brahamcha-Marin : Cette ambiguïté entre le sacre et la légitimité populaire se retrouve-t-elle dans l’ensemble des poésies sur le sacre ?
Romain Jalabert : Je ne peux que renvoyer à mon édition qui va paraîtra à la fin de ce mois, soit in extremis pour le bicentenaire : Couronne poétique de Charles Dix, suivie d’une version inédite du « Chant du sacre » de Lamartine, texte établi et présenté par Romain Jalabert, avec la collaboration de Pierre Florac, Classiques Garnier, coll. « Société des Textes français modernes ». Le Sacre est un moment d’unité nationale (les maréchaux d’empire y assistent), et Victor Hugo s’y conforme. Il s’y conforme même si bien que son ode traduit peut-être l’embarras de la période, et la question de la réconciliation des trois France.
Luciano Pellegrini : Il me semble que sa position est plus radicale que le simple embarras personnel et contemporain qui s’y trouve aussi. Hugo a l’intention de rendre compte de la réalité historique du moment, et la volonté d’exprimer cette séparation inéluctable, dont il a déjà l’intuition, entre Napoléon et la monarchie.
Communication de Philippe Raynaud : Religion humanitaire et politique démocratique (voir texte joint)
Discussion
Luciano Pellegrini : J’aurais une question sur la gnose. Le christianisme de Victor Hugo a tendance à abolir le sacrifice. Et pourtant, il y a dans ses textes une nécessité du sacrifice. Comment comprendre cela ?
Philippe Raynaud : Victor Hugo n’est pas un disciple des grands gnostiques. J’utilise ce terme de gnose faute de mieux, car je n’en trouve pas d’autres. C’est une manière d’imitation des religions révélées qui nie la révélation. Pour la question du sacrifice, Victor Hugo valorise effectivement la figure de Jésus, et la croix, sans qu’il y ait de péché originel, le salut n’est donc plus nécessaire. La religion dogmatique ne se retrouve nulle part chez Hugo, mais les symboles et les analogies sont partout dans son œuvre. On n’a pas eu besoin de la croix pour sauver l’humanité, mais on a eu besoin de l’exécution de Louis XVI pour combattre la peine de mort. C’est une sorte de version néo-jacobine de Ballanche. Il est difficile de se passer de la doctrine du sacrifice. René Girard dirait que ça va mal quand on s’éloigne de l’Église catholique…
Luciano Pellegrini : Quelle est la genèse de son spiritualisme laïc ? Quelle est l’influence de Victor Cousin ?
Philippe Raynaud : Il existe une bonne thèse de droit sur les juristes de la monarchie de Juillet1, qui montrait une imprégnation du spiritualisme laïc. Le modèle théologique chez Guizot n’est pas le même, mais il y a une ligne médiane à trouver entre la démocratie et la démagogie, comme entre la monarchie de Juillet et le matérialisme du XVIIIe siècle. On en retrouve des échos chez Renouvier ou Quinet. Cela correspond au moment protestant-libéral de la IIIe République, mais qui ne dure pas longtemps.
Guy Rosa : En lisant le Journal d’Adèle, je suis surpris de la violence des attaques de Victor Hugo contre les républicains (socialistes) d’extrême gauche. Il est plus violent là que dans son œuvre. Est-ce seulement à mettre sur le compte de l'écart entre l’oral et l’écrit, la conversation et la rédaction ? Ou faut-il y voir des raisons historiques ? L’adversaire évident était pourtant le catholicisme, et non ces républicains qui étaient à cette époque-là hors d’état de nuire.
Philippe Raynaud : Victor Hugo n’est pas tendre avec eux dans Dieu non plus, ni dans Philosophie, la préface écartée des Misérables. Mais a-t-il abandonné totalement les idées de 1848 ?
Guy Rosa : Dans ses conversations de table avec son fils Charles, le débat opposant l’égalité et la liberté revient souvent. Or Victor Hugo est clairement pour la liberté, et montre de nombreuses réserves un peu inquiétantes à l’égard de l’égalité. Pour Voltaire, contre Rousseau. Est-ce le reflet de certaines (dis)positions regrettables ?
Philippe Raynaud : Cela correspond bien en tout cas au tableau que je fais dans mon livre. D’une certaine manière, c’est toute l’histoire de la gauche ! Il n’y a finalement pas de différence radicale entre le Hugo de 1848 et le Hugo d’après la Commune. Comme le dit Lafargue, « c’est un bourgeois ». Dans Les Misérables (et non dans les propos de table), il y a aussi des chapitres sur les mauvais pauvres, alors qu’aujourd’hui on a adopté la lecture univoque de Lamartine, selon laquelle Hugo donne raison aux pauvres.
Guy Rosa : À propos de la religion, la foi commune des catholiques a tellement changé qu’il est très difficile de comprendre aujourd’hui la mise en cause du catholicisme par Victor Hugo ou par d’autres. Le catholicisme actuel ne ressemble que de très très loin au catholicisme du XIXe siècle. Aucun croyant, même bon croyant, ne croit aujourd’hui à l’enfer.
Philippe Raynaud : Au contraire, il est très difficile de ne pas croire à l’enfer si l’on est catholique. Même chose pour le péché originel, c’est un système cohérent. Dans la théologie protestante, il y a des évolutions importantes. Mais je suis bien d’accord avec vous : même en laissant de côté la question difficile de l’enfer, le monde catholique d’aujourd’hui est à des années lumières de celui de Pie IX.
Jean-Marc Hovasse : Pour en revenir à votre livre, qui est à bien des égards impressionnant, notamment par ses qualités de synthèse, sa richesse d’information et sa ligne conductrice, j’ai regretté que vous y maltraitiez un peu quand même, par moments, le théâtre de Victor Hugo (in cauda venenum).
Philippe Raynaud : J’avoue que ce n’est pas trop ma tasse de thé, on ne peut pas être parfait ! Mais j’apprécie Le Théâtre en liberté.
Jean-Marc Hovasse : Et Torquemada, qui en fait plus ou moins partie ?
Philippe Raynaud : Insupportable !
Jean-Marc Hovasse, qui n’en attendait pas tant, en profite pour annoncer les deux prochaines séances consacrées au théâtre (sur scène et en liberté) et à Cromwell enfin joué, qui met tout le monde d’accord – même Philippe Raynaud, qui se rachète en avouant son goût pour Cromwell !
1. Bernard Durand, L’Évolution du droit pénal sous la Monarchie de Juillet entre exigences politiques et interrogations de société, thèse de doctorat d’histoire du droit soutenue à Montpellier 1 en 1998 sous la direction de Pascal Vielfaure [ndlr.]
Victor Kolta